L'atelier sentait la poussière et le bois sec. L'été avait installé une torpeur lente dans chaque recoin, et les lutins traînaient entre les établis sans vraie occupation. C'était le genre de journée où rien ne se passe, et où tout le monde attend que quelque chose se passe quand même.
Mila avait posé son carnet gris sur la grande table. Celui qu'elle utilisait depuis janvier, celui où elle notait les petits incidents, les disparitions de Pipo, les idées douteuses de Noisette. Six mois de notes griffonnées dans les marges, entre les lignes, parfois en diagonale quand l'espace manquait.
Elle regarda les autres. Gustave rangeait des bobines de fil par taille, ce qui n'avait aucune utilité immédiate. Noisette contemplait le plafond. Pipo était là, pour une fois, assis près de la fenêtre.
"J'ai réfléchi," dit Mila.
Personne ne réagit. Elle continua.
"Ce carnet. Il contient beaucoup de choses. Des incidents. Des observations. Des... bêtises, disons."
Gustave leva la tête. Le mot "bêtises" avait attiré son attention.
"Je pense qu'on devrait en faire quelque chose d'officiel," continua Mila. "Un registre. Le Grand Registre des Bêtises."
Le silence qui suivit n'était pas hostile. Il était perplexe.
Gustave fut le premier à réagir. Ses yeux brillaient d'un éclat nouveau. "Un registre," répéta-t-il lentement, comme s'il goûtait le mot. "Avec des catégories ? Des numéros d'incidents ? Un système de classement ?"
"Si tu veux," dit Mila.
"Je veux," confirma Gustave.
Noisette, elle, avait froncé les sourcils. "Attends. Des bêtises ? Mes idées ne sont pas des bêtises."
"Personne n'a dit ça," répondit Mila.
"Tu viens de dire 'bêtises'. J'ai entendu."
"C'est un titre général."
"Un titre vexant."
Gustave intervint : "On pourrait avoir une sous-catégorie pour les initiatives... créatives."
"Ce n'est pas pareil," dit Noisette, mais elle semblait moins offensée.
Pendant cet échange, Pipo s'était approché. Sans rien dire, il avait pris le carnet et le feuilletait avec une attention inhabituelle. Il s'arrêta sur une page, sourit légèrement, puis reposa le carnet exactement où il était.
Personne ne lui demanda ce qu'il avait lu.
"Alors c'est décidé," dit Mila. "Le Grand Registre des Bêtises existe officiellement. À partir d'aujourd'hui."
Elle prit une plume et écrivit sur la première page vierge disponible : "Grand Registre des Bêtises - Créé le 18 juillet 2026."
Gustave regardait par-dessus son épaule. "Tu devrais ajouter une table des matières."
"Plus tard."
"Et un index."
"Plus tard, Gustave."
"Et peut-être un code couleur pour les niveaux de gravité."
Mila posa sa plume et le regarda. "Le registre vient de naître. Laisse-le grandir."
Gustave hocha la tête, mais elle voyait qu'il prenait déjà des notes mentales.
Noisette s'était rassise. "Et qui décide ce qui entre dans le registre ?"
"Moi," dit Mila. "Puisque c'est mon carnet."
"C'est arbitraire."
"C'est pratique."
Noisette réfléchit. "D'accord. Mais je veux un droit de regard sur les entrées me concernant."
"Accordé."
"Et Pipo ?" demanda Gustave. "Il est impliqué dans la moitié des incidents."
Tout le monde se tourna vers Pipo. Il était retourné près de la fenêtre et regardait dehors.
"Pipo sera témoin permanent," décida Mila. "Qu'il le veuille ou non."
Pipo ne répondit pas. Peut-être n'avait-il pas entendu. Peut-être s'en moquait-il. Peut-être savait-il déjà que ce registre contiendrait bien plus que de simples bêtises.
Le soir tombait sur l'atelier. Le Grand Registre existait. Personne ne savait encore ce qu'il allait devenir, mais quelque chose avait changé. Une petite chose. Presque rien.
Mila nota dans un coin de la page : "Premier jour. Rien à signaler. C'est suspect."
