La rumeur du déménagement flottait encore dans l'air de l'atelier. Personne n'en parlait vraiment, mais tout le monde y pensait. Gustave, lui, avait décidé d'agir.
"On va trier," annonça-t-il un matin de mars, son carnet déjà ouvert sur une page vierge.
L'idée était simple : préparer l'atelier au cas où. Trois catégories. Garder. Jeter. On verra.
Mila avait approuvé d'un hochement de tête. Noisette avait soupiré. Pipo n'avait rien dit, ce qui était normal.
Le tri commença par l'établi du fond. Gustave sortait les objets un par un, les présentait au groupe, attendait un verdict. Une bobine de fil rouge : garder. Un tournevis tordu : jeter. Une boîte sans étiquette : on verra.
Le problème apparut vers midi.
La pile "on verra" avait dépassé les deux autres réunies. Elle occupait maintenant la moitié de la table centrale et débordait sur le sol.
"C'est temporaire," assura Gustave en notant soigneusement chaque objet dans son carnet.
Il écrivait vite, sa plume grinçant sur le papier. Boîte métallique, origine inconnue. Rouages dépareillés, potentiellement utiles. Tissu bleu, usage oublié. Clochette sans battant. Morceau de bois sculpté représentant peut-être un oiseau.
Noisette regardait la pile grandir avec un mélange d'inquiétude et de fascination.
"Et si on gardait tout dans 'on verra' ?" proposa-t-elle.
Gustave leva les yeux de son carnet. "Ça irait contre le principe du tri."
"Mais techniquement, on n'a rien jeté."
"On n'a presque rien gardé non plus."
C'était vrai. La pile "garder" contenait trois objets. Un marteau. Une règle. Le carnet de Gustave lui-même, qu'il avait classé par précaution.
À la fin de la journée, l'atelier était dans un état difficile à décrire. Les étagères étaient vides. Le sol était couvert. Et au milieu de tout ça, une pile immense de choses dont personne ne savait quoi faire.
Mila s'approcha de son propre carnet, le carnet gris qu'elle gardait depuis janvier. Elle l'ouvrit à une page fraîche et écrivit d'une écriture nette :
"9 mars. Tri. Résultat : plus de désordre qu'avant."
Elle referma le carnet et regarda Gustave qui contemplait son oeuvre avec un air perplexe.
"On recommence demain ?" demanda-t-il.
Personne ne répondit. Pipo avait disparu depuis une heure. Noisette examinait un objet de la pile "on verra" avec un intérêt soudain. Et Mila se contenta de sourire, parce que certaines choses n'avaient pas besoin de réponse.
Le lendemain, la pile "on verra" était toujours là. Elle le serait encore longtemps.
P.S. — Trois semaines plus tard, Gustave fit une liste de ce qu'il fallait faire de la pile "on verra". Cette liste finit elle-même dans la pile "on verra".
