La machine à emballer était posée sur l'établi depuis trois jours. Noisette tournait autour comme on tourne autour d'une idée. Elle avait déjà ouvert le capot, regardé les rouages, compté les vis. Elle avait pris des notes sur un bout de papier qu'elle avait ensuite égaré.
Ce matin-là, elle avait décidé de passer à l'action.
"Il lui faut un système de détection," a-t-elle déclaré à voix haute, sans s'adresser à personne en particulier. "Pour qu'elle sache quoi emballer."
Pipo était apparu à ce moment-là. Il portait une boîte en carton dont le fond semblait sur le point de céder. À l'intérieur, des engrenages de tailles diverses, des ressorts, une manivelle en cuivre, et ce qui ressemblait à une pédale de vélo.
"D'où ça vient ?" a demandé Noisette.
Pipo a haussé les épaules. Il a posé la boîte sur l'établi et a commencé à trier les pièces sans répondre. Noisette n'a pas insisté. Elle avait déjà la tête ailleurs, dans les méandres de son projet.
Ils ont travaillé toute la matinée. Noisette vissait, dévissait, reconfigurait. Pipo lui tendait les outils avant qu'elle les demande. Parfois, il ajoutait une pièce au mécanisme sans rien dire, et Noisette hochait la tête comme si c'était évident.
À midi, Gustave est passé voir l'avancement. Il s'est arrêté à deux mètres de l'établi, a observé la machine pendant une longue minute, puis a secoué la tête lentement. Il n'a rien dit. Il est reparti.
"Il n'aime pas le changement," a commenté Noisette sans lever les yeux.
Pipo a eu un demi-sourire.
L'après-midi, la machine a commencé à faire des bruits. D'abord un cliquetis discret, presque timide. Puis un grondement sourd, comme un ronronnement mécanique. Et enfin, un sifflement aigu qui a fait sursauter Mila de l'autre côté de l'atelier.
Elle s'est approchée, carnet en main.
"Ça fait combien de temps qu'elle fait ce bruit ?"
Noisette a réfléchi. "Dix minutes. Peut-être quinze."
"Et c'est normal ?"
"C'est nouveau," a corrigé Noisette. "Nouveau n'est pas forcément anormal."
Mila a noté quelque chose dans son carnet. Elle a regardé Pipo, qui contemplait la machine avec un air satisfait. Puis elle a regardé les pièces restantes dans la boîte : un ressort tordu, deux boulons rouillés, et une petite clé qui ne ressemblait à rien de connu.
"D'où viennent ces pièces ?" a-t-elle demandé.
Pipo a haussé les épaules une seconde fois.
Mila a noté : "Provenance des matériaux : inconnue. Questions posées : 2. Réponses : 0."
La machine a émis un nouveau sifflement, plus long cette fois. Noisette a tapoté le capot avec affection.
"Elle s'adapte," a-t-elle expliqué. "Elle apprend."
Mila n'a pas demandé ce que la machine apprenait exactement. Elle a refermé son carnet et est retournée à son poste. Certaines questions, elle le savait, n'avaient pas besoin de réponse.
Le soir, quand tout le monde est parti, la machine continuait de ronronner doucement dans la pénombre de l'atelier. Quelque part dans ses rouages, les pièces de Pipo s'ajustaient à leur nouvel environnement.
Personne ne savait encore ce qu'elle allait devenir.
Mais Gustave, en fermant la porte, a eu le sentiment diffus qu'il aurait dû intervenir plus tôt.
