Trois jours après l'ouverture de la lettre, Noisette en parlait encore.
Elle avait commencé à raconter l'histoire à qui voulait l'entendre. Le problème, c'est que personne d'autre n'était là pour l'écouter. Elle la racontait donc à Mila, qui avait déjà tout vu, et à Gustave, qui préférait oublier.
Mila notait.
La version de Noisette évoluait chaque jour. Au début, Gustave avait hésité une heure avant d'ouvrir la lettre. Puis deux heures. Puis toute la matinée. À ce rythme, d'ici la fin de la semaine, il aurait passé une journée entière à fixer l'enveloppe.
Gustave ne corrigeait plus. Il avait renoncé.
Les rubans, eux, étaient arrivés le lendemain. Un colis ordinaire, sans cachet officiel, sans mystère. Noisette les avait déballés avec une cérémonie exagérée, comme pour compenser l'anti-climax de la lettre. Rouge, vert, doré. Tout était là.
Mila les avait rangés dans l'armoire aux fournitures. Fin de l'histoire.
Sauf que Gustave n'arrivait pas à tourner la page.
Ses listes de déménagement étaient toujours dans le tiroir. Il les avait vérifiées le matin. Puis l'après-midi. Puis le soir. Il disait qu'il allait les jeter, mais il ne le faisait pas.
Noisette lui a demandé pourquoi.
Il n'a pas répondu. Pas vraiment. Il a marmonné quelque chose sur le fait d'être préparé, sur le fait qu'on ne savait jamais, sur le fait que les rubans aujourd'hui pouvaient être autre chose demain.
Mila a noté : "Gustave. Post-alerte. Symptômes persistants."
Pipo, lui, semblait presque déçu. Il passait de longues minutes près de la fenêtre, comme s'il attendait quelque chose d'autre. Une vraie lettre. Une vraie annonce. Quelque chose qui aurait justifié tous ces mois de rumeur.
Mais rien n'est arrivé.
L'atelier est resté le même. Les murs, les établis, l'odeur de bois et de colle. Tout était exactement comme avant. La rumeur du déménagement s'est éteinte doucement, sans bruit, comme une bougie oubliée.
Noisette a fini par se lasser de raconter l'histoire. Elle est passée à autre chose. Un nouveau projet, une nouvelle idée, quelque chose avec des engrenages et du tissu. Gustave n'a pas posé de questions.
Mila a fermé son registre pour la journée. Elle a relu la dernière entrée : "Fausse alerte n°7. Conséquence : soulagement général. Exception : Gustave."
Elle a hésité, puis elle a ajouté une ligne.
"Pipo. Réaction inhabituelle. À surveiller."
L'horloge a sonné trois coups. Il était dix-sept heures.
