Illustration pour Les heures impossibles
Semaine 18
2026

Les heures impossibles

Depuis que Pipo a réparé l'horloge, elle sonne. Mais jamais quand il faut.

vendredi 1 mai 2026Gustave, Pipo, Mila, Noisette

Gustave avait cru, pendant quelques jours, que l'horloge de l'atelier fonctionnait à nouveau normalement. Il s'était trompé.

La première anomalie était apparue un mardi, à midi pile. L'horloge avait sonné trois coups. Gustave avait levé la tête, compté sur ses doigts, et froncé les sourcils. Trois coups. À midi. Il avait regardé Mila, qui n'avait pas bougé de son carnet. Elle avait simplement noté quelque chose.

Le lendemain, à quinze heures, l'horloge avait sonné onze fois. Gustave avait bondi de sa chaise.

"Onze coups", avait-il dit à voix haute, comme pour s'assurer qu'il n'avait pas rêvé.

Noisette avait haussé les épaules. "Peut-être qu'elle rattrape son retard."

Mais l'horloge n'avait rien rattrapé du tout. À minuit, ce soir-là, Gustave était resté éveillé exprès pour vérifier. Silence complet. Pas un seul coup.

Il avait décidé de mener l'enquête.

Pendant une semaine entière, Gustave avait installé un système de surveillance. Un carnet posé sur l'établi le plus proche, un crayon attaché par une ficelle, et lui-même assis à portée de vue. Chaque fois que l'horloge sonnait, il notait l'heure réelle et le nombre de coups.

Le tableau de correspondance prenait forme, ligne après ligne.

"9h47 - 6 coups." "14h22 - 1 coup." "18h00 - 0 coup." "23h15 - 9 coups."

Pipo passait parfois derrière lui sans s'arrêter. Il jetait un oeil au carnet, puis continuait son chemin. Il ne disait rien, mais Gustave avait l'impression de voir l'ombre d'un sourire.

Au bout de sept jours, Gustave avait étalé ses notes sur la grande table. Il avait cherché une logique. Une formule. Un pattern caché.

"Si je divise le nombre de coups par l'heure réelle..." "Si j'additionne les minutes..." "Si je compare avec la semaine précédente..."

Rien ne fonctionnait.

Mila s'était approchée pour regarder. Elle avait parcouru les colonnes de chiffres en silence.

"Tu as essayé de ne pas chercher de logique ?" avait-elle demandé.

Gustave l'avait regardée comme si elle avait parlé une langue étrangère.

"Comment ça, ne pas chercher ?"

"Peut-être qu'il n'y en a pas."

L'idée était insupportable. Gustave avait passé trois heures supplémentaires à croiser les données. Il avait même tenté de faire des graphiques. Les courbes ne ressemblaient à rien de cohérent.

Le huitième jour, il avait abandonné. Il avait rangé son carnet, détaché le crayon, et poussé un long soupir.

L'horloge avait sonné sept coups. Il était exactement sept heures du matin.

Gustave avait sursauté. Enfin une concordance. Il s'était précipité vers son carnet, prêt à noter cette victoire.

À ce moment précis, l'horloge avait sonné à nouveau. Deux coups.

Noisette, qui passait par là avec une tasse de thé, avait commenté : "Elle se moque peut-être de toi."

Gustave n'avait pas répondu. Il avait simplement rangé son carnet dans un tiroir et décidé de ne plus jamais regarder l'horloge en face.

Mila avait ajouté une ligne dans son propre carnet ce soir-là : "Semaine 18. Gustave a renoncé à comprendre l'horloge. Pipo n'a fait aucun commentaire. C'est peut-être ça, le plus inquiétant."