Le printemps s'était installé sans prévenir, comme toujours. Les fenêtres de l'atelier laissaient entrer une lumière douce qui éclairait les établis vides et les étagères rangées. Avril commençait, et le déménagement n'avait toujours pas eu lieu.
Gustave se tenait devant son bureau, les bras croisés, contemplant une pile de feuilles soigneusement empilées. Quarante-sept points. Quarante-sept choses à emporter si l'atelier devait déménager. Quarante-sept décisions prises dans l'urgence d'une rumeur qui, finalement, n'était peut-être qu'une rumeur.
Il prit la première feuille et la relut. "Point 23 : l'atelier lui-même." Mila avait eu raison de trouver ça absurde. Comment emporter un atelier dans un atelier ? Il reposa la feuille, puis la reprit.
Le problème n'était pas la liste. Le problème était ce qu'il devait en faire.
Noisette passa derrière lui en chantonnant quelque chose d'incompréhensible. Elle jeta un coup d'oeil aux papiers et continua son chemin sans s'arrêter. Pipo, assis près de la fenêtre, ne leva même pas les yeux. Il regardait dehors depuis le début de la matinée, comme s'il attendait quelque chose qui ne venait pas.
Gustave sortit une feuille vierge. Si les listes posaient problème, il fallait une liste pour résoudre le problème des listes. C'était logique. C'était sensé.
Il écrivit en haut : "Pour et contre : garder les listes de préparation."
Sous "Pour", il nota : "Elles pourraient servir si le déménagement arrive finalement." Puis : "Beaucoup de travail a été investi." Et enfin : "Jeter du papier, c'est du gâchis."
Sous "Contre", il inscrivit : "Elles prennent de la place." Puis il s'arrêta, le crayon en l'air. Il n'y avait pas vraiment d'autre argument contre. Les listes étaient là, c'est tout. Elles ne dérangeaient personne.
Mila entra dans la pièce avec une tasse de thé fumante. Elle s'approcha, regarda par-dessus l'épaule de Gustave, et resta silencieuse un moment.
"Tu as fait une liste pour décider quoi faire de tes listes," dit-elle finalement, d'une voix parfaitement neutre.
Gustave ouvrit la bouche, puis la referma. Il baissa les yeux sur sa feuille "Pour et contre" et réalisa ce qu'il venait de faire. Une méta-liste. Une liste sur les listes. Il sentit quelque chose se fissurer dans sa logique, un petit craquement silencieux que personne d'autre n'entendit.
"C'est..." commença-t-il.
"Méthodique," compléta Mila. Elle but une gorgée de thé. "Très méthodique."
Elle s'éloigna vers son coin habituel, là où son carnet gris l'attendait. Gustave la vit l'ouvrir et noter quelque chose. Probablement cette scène. Probablement lui, debout devant ses listes inutiles, en train d'en créer une nouvelle pour décider du sort des autres.
Il reposa son crayon. Dehors, le soleil continuait de briller sur un atelier qui n'irait nulle part. Les listes restèrent où elles étaient, ni jetées ni utilisées, simplement présentes.
Pipo quitta son poste à la fenêtre et traversa la pièce sans un mot. En passant près du bureau de Gustave, il posa brièvement la main sur la pile de feuilles, comme pour la saluer. Puis il disparut dans le couloir.
Gustave rangea sa liste "Pour et contre" avec les autres. Elle faisait partie du lot maintenant. Quarante-huit points au total. Il ne savait toujours pas quoi en faire, mais au moins, c'était noté.
