L'atelier était silencieux ce matin-là. Trop silencieux, aurait noté Gustave s'il avait été attentif. Mais il était occupé à revoir ses listes du mois, cherchant une erreur qui n'existait probablement pas. Pipo regardait par la fenêtre, comme souvent ces derniers temps. L'horloge réparée sonna trois coups. Il était onze heures.
Noisette avait disparu dans la réserve depuis l'aube.
La réserve, c'est cette pièce au fond de l'atelier où finissent les choses dont on ne sait plus quoi faire. Des prototypes abandonnés, des outils aux usages oubliés, des boîtes sans étiquettes. Personne n'y va vraiment, sauf pour y déposer quelque chose qu'on ne veut pas jeter mais qu'on ne veut pas voir non plus.
Mila leva les yeux de son carnet quand elle entendit un bruit de ferraille. Puis un autre. Puis un cri de joie étouffé.
Elle posa sa plume et se dirigea vers la réserve.
Noisette était accroupie devant une machine imposante, couverte de poussière et de toiles d'araignée. Une machine à emballer, d'un modèle ancien. Deux grands rouleaux, un système de pliage complexe, des boutons dont les inscriptions avaient été effacées par le temps.
"Tu te souviens d'elle ?" demanda Noisette sans se retourner.
Mila s'approcha. Oui, elle se souvenait. Cette machine avait servi pendant quelques saisons, il y a longtemps. On l'avait abandonnée parce qu'elle était trop lente, trop bruyante, trop... imprévisible.
"On l'avait rangée pour une raison," dit Mila.
Noisette caressa le métal rouillé d'un geste tendre. "Les raisons, ça change. Les machines, ça se modernise."
Mila nota mentalement : "Machine trouvée. Noisette a des idées. Mauvais signe."
Elle aurait dû insister. Elle aurait dû rappeler les incidents passés, les raisons de cette mise à l'écart. Mais quelque chose dans l'air de l'atelier ce jour-là invitait à la passivité. Une douceur trompeuse, comme avant l'orage.
Noisette sortit une clé anglaise de sa poche. "Je vais juste regarder le mécanisme. Juste regarder."
"C'est toujours ce qu'on dit," murmura Mila.
Mais elle ne l'arrêta pas. Elle retourna à son carnet et écrivit, en lettres soigneuses : "21 mai. Machine à emballer retrouvée dans la réserve. Noisette compte la moderniser. L'atelier est calme. Trop calme."
Plus tard dans la journée, Gustave passa devant la réserve. Il s'arrêta, fronça les sourcils, puis continua son chemin sans rien dire.
Pipo, lui, ne quitta pas la fenêtre de l'après-midi. Mais à un moment, Mila crut voir l'ombre d'un sourire sur son visage.
Le soir, quand tout le monde fut parti, Mila retourna dans la réserve. La machine était toujours là, mais quelque chose avait changé. Les toiles d'araignée avaient été retirées. Les boutons brillaient légèrement, comme si quelqu'un les avait frottés.
À côté de la machine, une liste de pièces détachées. L'écriture n'était pas celle de Noisette.
Mila referma la porte doucement et ajouta une dernière ligne dans son carnet : "Début de quelque chose. Origine incertaine."
Elle ne savait pas encore à quel point elle avait raison.
