L'atelier sentait le bois tiède et la poussière qui danse. Les fenêtres étaient ouvertes depuis le matin, et une brise légère faisait trembler les listes punaisées au mur. Mila avait posé son carnet gris sur l'établi, mais elle n'écrivait pas. Elle regardait.
Le printemps était arrivé sans prévenir, comme toujours. Un jour l'air était encore froid et lourd, le lendemain il avait cette douceur qui donne envie de s'asseoir dehors sans raison. Noisette avait proposé d'installer des chaises sur le toit. Gustave avait refusé. La discussion s'était arrêtée là.
La rumeur du déménagement s'était évaporée quelque part entre février et mars. Personne n'en parlait plus. Les listes de précaution de Gustave étaient rangées dans un tiroir, ni jetées ni utilisées. L'atelier continuait comme avant, peut-être un peu plus lentement maintenant que l'urgence de Noël était loin derrière.
Mila avait remarqué quelque chose. Pipo passait de plus en plus de temps près de la fenêtre. Pas n'importe laquelle. Celle qui donnait sur le chemin, celle par laquelle on voyait arriver le facteur et les visiteurs rares. Il s'installait sur un tabouret bas, les mains sur les genoux, et il regardait dehors. Des heures parfois.
Gustave lui avait demandé ce qu'il attendait. Pipo avait haussé les épaules. Noisette avait proposé qu'il guettait peut-être le retour des hirondelles. Pipo n'avait pas dit non, mais il n'avait pas dit oui non plus.
Mila ouvrit son carnet et écrivit une ligne. "28 mars. Pipo attend quelque chose. Personne ne sait quoi."
Elle referma le carnet. Dehors, le vent faisait bouger les branches d'un arbre qu'on ne voyait pas depuis l'intérieur. Pipo ne bougeait pas. Il avait cette expression qu'il prenait parfois, celle qui ne disait rien et qui disait beaucoup.
Le printemps était immobile, lui aussi. Comme suspendu entre ce qui avait été et ce qui viendrait. Les jouets de l'année dernière étaient rangés. Ceux de l'année prochaine n'existaient pas encore. L'atelier flottait dans un entre-deux paisible.
Gustave passa derrière Mila avec une pile de papiers.
"Il fait beau," dit-il. "On devrait en profiter pour inventorier les réserves."
Mila hocha la tête. Elle ne bougea pas tout de suite. Elle regardait Pipo qui regardait dehors, et elle se demandait si lui aussi sentait cette étrange quiétude, ce moment où rien ne se passe et où pourtant tout semble possible.
Le soir, quand tout le monde rangea ses affaires, Pipo resta encore un peu près de la fenêtre. Le soleil était bas maintenant, orange et doux. Mila passa à côté de lui en sortant.
"Tu as vu quelque chose ?" demanda-t-elle.
Pipo sourit. Un sourire discret, à peine visible.
"Pas encore," dit-il.
Et il continua de regarder.
