Illustration pour Les critères du registre
Semaine 30
2026

Les critères du registre

Quand Mila officialise son registre, tout le monde a son mot à dire sur ce qui compte vraiment comme une bêtise.

vendredi 24 juillet 2026Gustave, Noisette, Mila, Pipo

Le Grand Registre des Bêtises existait depuis une semaine à peine, mais il occupait déjà toutes les conversations de l'atelier. Mila l'avait posé sur la grande table, ouvert à la première page, prêt à accueillir les incidents à venir. Il ne restait plus qu'à définir ce qui méritait d'y figurer.

Gustave avait préparé des notes. Il les déplia avec le sérieux qu'il réservait aux occasions importantes.

"Il nous faut des critères", annonça-t-il. "On ne peut pas enregistrer n'importe quoi. Une bêtise doit avoir des conséquences mesurables. Elle doit impliquer au moins un lutin. Et elle doit pouvoir être décrite en moins de trois phrases."

Noisette leva la main.

"Et les bêtises créatives ?"

Gustave fronça les sourcils. "Les quoi ?"

"Les bêtises qui ont l'air de bêtises mais qui finissent bien. Comme la maquette. Elle s'est effondrée, d'accord, mais c'était beau."

"Une maquette effondrée n'est pas une réussite, Noisette."

"Ça dépend du point de vue."

Mila écoutait sans rien dire, le crayon suspendu au-dessus du carnet. Elle connaissait ce genre de débat. Ils pouvaient durer des heures si personne n'intervenait.

"Je propose un compromis", dit-elle. "Tout incident notable sera enregistré. La notion de notable sera déterminée au cas par cas."

Gustave ouvrit la bouche pour protester, puis la referma. C'était suffisamment vague pour être acceptable, et suffisamment précis pour avoir l'air officiel.

"D'accord. Mais il faut un témoin. Quelqu'un qui peut confirmer que la bêtise a bien eu lieu."

Noisette désigna Pipo du menton. Il était assis dans un coin, occupé à examiner un vieux mécanisme dont personne ne connaissait l'origine.

"Pipo est toujours là quand il se passe quelque chose. Enfin, presque toujours. Avant ou après, en tout cas."

"C'est vrai", admit Mila. Elle avait remarqué le même pattern. "On pourrait le nommer témoin permanent."

Pipo leva les yeux un instant, comme s'il avait entendu son nom sans vraiment écouter la conversation. Il hocha la tête une fois, puis retourna à son mécanisme.

"C'est un oui ?" demanda Gustave.

Mila nota dans le registre : "Témoin permanent désigné. Pipo. Acceptation présumée."

Noisette se pencha pour lire par-dessus son épaule.

"Tu as écrit présumée avec un accent."

"C'est comme ça qu'on l'écrit."

"Ah."

Gustave plia ses notes et les rangea dans sa poche. La discussion avait duré moins longtemps que prévu, ce qui le rendait vaguement nerveux. D'habitude, les choses simples prenaient plus de temps.

"Donc on est d'accord ? Incidents notables, témoin permanent, description en trois phrases maximum ?"

"Je n'ai jamais accepté les trois phrases", dit Mila.

"Mais tu ne les as pas refusées."

"Ce n'est pas pareil."

Noisette bâillait déjà. Les questions de procédure l'ennuyaient, surtout quand elles ne menaient nulle part. Elle se leva et s'étira.

"Moi je dis qu'on verra bien. La première vraie bêtise nous dira si le système marche."

Dans son coin, Pipo avait fini d'examiner le mécanisme. Il le reposa sur l'établi, se leva, et sortit de l'atelier sans un mot.

Mila nota : "Fin de la réunion. Critères : en cours de définition. Témoin permanent : déjà parti."

Gustave soupira. Certaines choses, décidément, ne changeraient jamais.