Les premières feuilles tombaient dans la cour de l'atelier quand Mila remarqua que quelque chose avait changé. Pas dans le paysage, non. Dans l'air. Une sorte de tension légère, comme une corde de violon qu'on aurait commencée à accorder sans vraiment la tendre.
Gustave fut le premier à sortir ses cartons. Il les avait rangés en juin, juste après l'incident de la machine à emballer, dans un coin de la réserve où personne n'allait jamais. Mila l'observa les porter jusqu'à son bureau, un par un, avec cette expression qu'il prenait toujours quand il se préparait à quelque chose d'important.
"Les listes de l'année dernière", annonça-t-il en ouvrant le premier carton.
Il y en avait beaucoup. Des feuilles jaunies, des carnets à spirale, des post-it collés les uns aux autres en grappes compactes. Gustave les étala sur son établi avec la solennité d'un archéologue découvrant des parchemins anciens.
Mila s'approcha. Elle n'avait pas l'intention de regarder, mais quelque chose attira son attention. Une liste en particulier, datée du 15 novembre de l'année précédente. "Choses à vérifier avant la grande livraison."
Elle compta les points. Quarante-sept.
Elle compta les coches. Trente-neuf.
"Gustave", dit-elle calmement. "Il y a huit points qui n'ont jamais été validés."
Gustave se figea. Il prit la liste, ajusta ses lunettes, et la parcourut du doigt. Son visage passa par plusieurs expressions que Mila ne sut pas vraiment interpréter. De l'inquiétude, peut-être. Ou de la confusion. Ou les deux à la fois.
"Point 23 : vérifier l'alignement des rouages de la salle B", lut-il à voix haute. "Point 31 : confirmer la couleur du ruban de réserve. Point 42 : demander à Pipo où il a mis la clé."
Il s'arrêta sur ce dernier point.
"Quelle clé ?" demanda Mila.
"Je ne sais plus."
Ils restèrent silencieux un moment. Dehors, Noisette traînait un chariot rempli de matériaux qu'elle avait récupérés quelque part. Pipo n'était visible nulle part, ce qui n'étonnait personne.
"Tu penses que c'est grave ?" demanda finalement Mila.
Gustave rangea la liste avec les autres. Il ne répondit pas tout de suite. Quand il le fit, sa voix était plus douce qu'à l'ordinaire.
"Je ne sais pas. Probablement pas. On a livré, l'année dernière. Tout s'est bien passé."
"Alors pourquoi garder ces listes ?"
"Au cas où."
Mila hocha la tête. Elle comprenait. Elle faisait pareil avec son registre. On note les choses, même celles qui semblent sans importance, parce qu'on ne sait jamais. Parce que parfois, les détails oubliés finissent par revenir.
Elle retourna à son coin de l'atelier et ouvrit le Grand Registre à une page vierge. Elle écrivit :
"12 septembre. L'atelier se réveille. Gustave a ressorti ses listes. Huit points non cochés de l'année dernière. Personne ne sait si c'est grave. Personne ne demande."
Elle referma le carnet.
Dehors, le vent fit tomber une autre feuille. L'automne avait vraiment commencé.
