Novembre avait commencé comme tous les autres. L'atelier s'était réveillé un matin avec cette urgence familière, celle qui précède toujours Noël. Les établis s'étaient couverts de pièces détachées, les pinceaux avaient retrouvé leurs pots, et le bruit des outils avait repris sa place dans l'air.
Gustave avait sorti son carnet dès le premier jour. Il aimait cette période, malgré le stress. Tout était mesurable, planifiable, inscriptible sur des lignes bien droites. Du moins, c'est ce qu'il croyait.
Le lundi, un pot de peinture rouge s'était renversé sur l'établi de Noisette. Personne ne savait comment. Le pot était posé loin du bord, bien fermé. Et pourtant.
Le mardi, trois clés avaient disparu. Pas n'importe lesquelles : celles des tiroirs où Gustave rangeait ses listes les plus importantes. Il les avait retrouvées le soir, dans sa propre poche, sans aucun souvenir de les y avoir mises.
Le mercredi, l'horloge avait sonné vingt-deux fois à midi. Puis plus rien jusqu'au lendemain.
Gustave notait tout. Chaque incident, chaque anomalie, chaque détail suspect. Son carnet se remplissait à une vitesse inquiétante. Il tournait les pages comme on compte les gouttes d'une fuite, espérant que ça s'arrête, sachant que ça n'arriverait pas.
Le jeudi, Mila l'avait trouvé assis devant son établi, le carnet ouvert, le regard vide.
Elle n'avait rien dit. Elle s'était simplement assise à côté de lui et avait sorti le Grand Registre.
Gustave avait levé les yeux. Il y avait quelque chose de reposant dans la façon dont Mila tenait son registre. Pas de stress, pas d'urgence. Juste une main qui écrit, une page qui se remplit, et le sentiment que tout sera conservé, quelque part.
Elle avait noté l'incident du pot de peinture. Puis celui des clés. Puis les vingt-deux coups de l'horloge. Son écriture était petite, régulière, presque apaisante à regarder.
Le vendredi, Gustave lui avait tendu son carnet sans un mot. Elle l'avait pris, l'avait feuilleté, et avait commencé à recopier les incidents dans le Grand Registre.
Trois pages. En une semaine, trois pages complètes d'incidents mineurs, de disparitions temporaires, de bruits inexpliqués et de comportements étranges.
Pipo apparaissait dans presque chaque entrée. Pas comme responsable direct, jamais. Mais toujours là, quelque part en arrière-plan. Présent avant que le pot ne tombe. Absent quand on cherchait les clés. Silencieux quand l'horloge sonnait.
Mila avait noté en marge : "Corrélation Pipo/incidents cette semaine : 89%."
Elle n'en avait parlé à personne. Gustave non plus. Certaines observations se gardent pour soi, surtout quand on ne sait pas ce qu'elles signifient.
Le samedi, l'atelier était calme. Les outils étaient à leur place, la peinture bien fermée, les clés dans leurs serrures. Comme si la semaine n'avait jamais eu lieu.
Gustave avait regardé Mila. Elle avait haussé les épaules.
Parfois, les choses arrivent. Et puis elles s'arrêtent. Et personne ne sait pourquoi.
Elle avait fermé le Grand Registre et l'avait rangé sur son étagère.
Trois pages de plus. L'histoire continuait.
